La Vie de Lord British – Livre Premier

Chapitre Premier: Le Nouveau Monde

     Le soleil commençait juste à s’élever dans le ciel, au dessus de la campagne boisée maintenant débarrassée de ses teintes ambres et ocres. Regardant le ciel d’un bleu limpide, le jeune homme avançait en suivant le cours d’eau, en communion avec la nature environnante. Le vent amenait à lui les senteurs dispensées par les fleurs environnantes, et toute la faune semblait s’activer sans se soucier des malheurs du monde. Il était bien.

    Un tel havre de paix si près de la cité était surprenant, d’autant plus surprenant que malgré ses passages répétés, le jeune homme n’avait jusqu’à présent jamais remarqué le passage qui y menait. Pour un citadin, tout ici semblait sauvage, naturel, à sa place. Et pour lui qui avait passé sa journée à regarder avancer l’autoroute en se demandant où trouver du travail, un tel lieu semblait presque anachronique. Comme si les mesquineries du présent n’avaient pas prise sur les grands chênes, ni sur la clairière qui s’étendait après plusieurs kilomètres de marche dans les bois.

    Le jeune homme avait passé toute sa jeunesse dans la grande cité de Cambridge, dont le nom seul suffisait à susciter la fierté des habitants. Mais lui, malgré les années, avait conservé un défaut qui amenait sur lui le mépris de la plupart des élites dédiées corps et âme à leur tache quotidienne.

    Il rêvait encore, comme un enfant, d’aventures et de mondes lointains.

    Oh bien sur, il ne lâchait pas ses études, s’intéressait aux autres, à la vie dans la cité… Mais il lui restait un sentiment, ancré quelque part au fond de son esprit, et qui le poussait à penser que sa place n’était pas ici, entre deux passages cloutés, a lutter contre les voitures.

    Tout cela était bien loin, maintenant que, allongé au milieu de la clairière, il écoutait le chant du vent tiède qui l’éloignait de la ville, profitant de la caresse des feuilles des arbustes alentours. Le cours de l’eau semblait drainer le temps, et l’amener à rebours, emportant avec lui les contraintes, la cité, les routes, le chômage… Mais le soleil, lui, continuait invariablement sa course vers le sol et il avait déjà bien baissé quand le jeune homme se décida enfin à rouvrir les yeux, après ce qui avait été une fraction d’éternité. Ce n’est qu’alors qu’il remarqua un scintillement dans l’herbe sèche, à quelques mètres de là. Cédant à la curiosité, il s’en approcha. Il ne vit d’abord qu’un amas de feuilles rousses, seul signe de l’arrivée de l’automne. Puis de nouveau le scintillement attira son oeil.

    Cela provenait d’un curieux objet. Il s’agissait d’un médaillon en métal brillant qui avait la forme d’un grand serpent. Lorsque le jeune homme, surpris par la beauté de l’artefact, s’en empara, il découvrit que le médaillon était chaud, d’une curieuse chaleur qui n’était pas imputable au soleil. Mais surtout, le simple contact de l’objet avec sa peau eut un effet des plus étranges et des plus inattendu: Soudain, jaillissant du sol moussu, apparut une fine ligne de lumière bleue qui se transforma rapidement en une porte chatoyante. Le jeune homme, bouche bée, n’hésita qu’un court instant avant de la franchir, ignorant lui même ce qu’il faisait.

    La porte disparut, et avec elle l’automne, les bois et Cambridge. Le jeune homme était maintenant au milieu d’un paysage de champs et de haies, et la chaleur était douce, comme au début de l’été. Désorienté, le jeune homme chercha rapidement un signe de civilisation pour savoir où il se trouvait. Il ne vit qu’une mince colonne de fumée qui s’élevait d’un bosquet d’arbres proche. Hésitant un instant, il s’y dirigea avec prudence.

    Il y vit alors un homme élancé, aux cheveux blonds, occupé à couper du bois, tache qui ne semblait pas l’éprouver car il était de robuste constitution. Lorsque l’homme blond leva les yeux, il aperçut le jeune homme, et sous la surprise, frappa maladroitement la bûche qu’il était occupé à fendre. Sa hache ricocha, glissa sur le bois et vint frapper son tibia, ouvrant une large plaie qui saignait abondamment.

    Le jeune homme se porta rapidement au secours de l’homme blond, mais lorsqu’il approcha, ce dernier leva la main en signe d’attente. Puis la douleur sur son visage laissa place à la concentration. Il posa une main sur sa blessure, en traçant de l’autre des trames complexes dans l’air, tout en murmurant. Rapidement, le sang s’arrêta de couler, et une cicatrice se forma là où se trouvait la plaie à peine quelques secondes auparavant. Puis l’homme se leva, dispersant les copeaux sur son pantalon, et fit un large sourire au jeune homme qui le regardait avec des yeux aterrés. Il dit alors une phrase dans un vieil anglais que le jeune homme mit plusieurs secondes à comprendre. Encore sous le choc de ce qu’il venait de voir, le garçon posa la seule question qui lui vint immédiatement à l’esprit:

Mais comment avez-vous soigné votre jambe?”

    Les yeux brillant de malice bienveillante, l’homme blond lui répondit: ” Hé bien quoi, N’est-ce point le plus simple des sortilèges qui soit?”

   L’homme blond se prénommait Shamino. Le soir même, il resta un long moment à parler avec le jeune homme, ayant toujours de nouvelles questions à lui poser sur son mystérieux monde natal. Le jeune homme y répondait de bonne grâce, tout en cherchant à interroger Shamino sur ce monde qu’il ne connaissait pas.

   Lorsque Shamino lui demanda d’où il venait exactement, le jeune homme dit:

“Cambridge. Dans les îles britanniques.”

Shamino n’avait jamais entendu parler de cet endroit. Mais le nom lui plut, et dès ce jour, il appela le jeune homme British. Celui-ci commença par en rire, mais il accepta rapidement son nouveau prénom.

   Passé les premières découvertes, le jeune British commença à chercher un moyen de rentrer chez lui. Certes, ces nouvelles terres inconnues semblaient prêtes à combler ses attentes, mais il avait laissé derrière lui sa famille et ses amis, et il ne pouvait imaginer qu’il ne pourrait jamais plus les revoir. C’est ce qui l’amena, pour la première fois de sa vie, à visiter le monde que Shamino désignait sous le nom de Sosaria. Il hésitait à partir seul, et Shamino, voyant bien le trouble du jeune homme, lâché dans un monde inconnu, proposa spontanément de l’accompagner. British accepta avec une grande joie, et pendant longtemps ils furent inséparables.

    Il est impossible ici de décrire toute les aventures que connurent British et Shamino. Chaque pas était une découverte pour British, et heureusement Shamino avait une bonne connaissance du monde, de la faune et de la flore, et n’était jamais las de répondre aux questions du jeune homme. Celui-ci se découvrit très vite, à sa grande surprise, une affinité avec la magie, et lorsqu’il commença à maîtriser les premiers sortilèges enseignés par Shamino, il devint encore plus avide de voyages et de découvertes.

    Ces multiples années passées au contact des populations, à traverser des terres encore inconnues et à affronter des dangers qu’ils ne s’imaginaient pas eux-même capables de vaincre, apporta à la fois une renommée grandissante et une sympathie accrue envers les deux hommes. Partout où ils allaient, il se trouvait toujours quelqu’un pour connaître leurs noms, et on les conviait rapidement à raconter leur récits, au milieu de la place du village, devant de gigantesques feux de bois qui ne s’éteignaient qu’au petit matin tant étaient nombreuses les aventures qu’ils avaient à narrer. Et British profitait de chacune de ces occasions pour essayer d’apprendre un moyen de retrouver la Terre. Mais personne n’avait même entendu parler de ce lieu, à tel point qu’un jour il abandonna sa quête et décida de rentrer avec Shamino à leur point de départ, une île appelée les Terres du Danger et du Desespoir.

    Quand ils mirent pied sur l’île, ils furent presque immédiatement accueillis par des paysans qui demandaient leur aide. Depuis plusieurs mois déjà, le seigneur foncier qui gouvernait la plupart des terres de l’île s’était endetté, et faisait peser de très lourds impôts sur les populations paysannes pour pouvoir les rembourser. En constatant la misère extrême des paysans, Shamino et British acceptèrent de se mettre au service de la population, qui prit rapidement tout ce qui pouvait servir d’arme pour se préparer à l’assaut. Commença alors une lente remontée de l’île, qui voyait à chaque étape grandir les rangs de l’armée menée par les deux hommes. Pendant ce trajet, British cherchait à développer un sort qui puisse servir pendant l’assaut. Il s’y investit beaucoup, et mit au point ce qu’il pensait être un petit sortilège, destiné à provoquer la chute des premiers rangs de l’armée adverse, et qu’il pensait sans avenir car il nécessitait une grande quantité d’ingrédients, parfois très rares.

    Lorsque enfin l’armée des paysannes se trouva devant le château du seigneur, l’effroi la prit, car, ayant eut vent de la révolte grandissantes, le seigneur inquiet avait rapatrié toute ses troupes à l’intérieur du château et, prudent, se préparait à soutenir un siège.

Il faut dire que les forces des paysans, même si elles étaient très hétéroclites, mal équipées, peu entraînées, représentaient malgré tout pares de dix milles hommes, ce qui voulait dire que la quasi totalité de la population masculine de l’île s’était investie dans la lutte.

    Shamino et British hésitaient à lancer l’assaut. Ils savaient que le sang coulerait plus que de raison, et ils commençaient seulement à comprendre la lourde responsabilité qui pesait sur leurs épaules. Finalement, il décidèrent d’attendre, en espérant que les réserves de nourriture du château s’épuiserait plus vite que les leurs. Ils n’eurent pas à attendre si longtemps. Car dans leur fureur, les paysans avait délaissé leurs champs, et le Seigneur -dont le nom était Basileus- comprit bien vite que s’il continuait à attendre, les impôts qu’il percevrait sur les récoltes seraient insignifiants, et que ses dettes s’aggraveraient.

    L’armée paysanne avait monté le camps depuis quatre jours lorsque l’on entendit le lourd Pont-levis descendre et la herse monter. Tout le monde se tint prêt, avec une certaine appréhension. Rapidement, les premiers combattants -des cavaliers en armures- commencèrent à sortir, et les paysans lancèrent l’assaut pour ne pas leur laisser le temps de se déployer.

    Le combat qui s’en suivi fît de nombreuses victimes, d’un côté comme de l’autre. La situation tournait au désavantage des paysans, qui malgré leur efforts et leur ardeur, qui ne manquait pas de surprendre l’armée adverse, ne parvenait pas à prendre pied à l’intérieur de l’enceinte. Ce n’est qu’alors que Lord British repensa à son sortilège, et il eut l’idée de l’employer pour créer une brèche temporaire dans les rangs adverses, afin de permettre aux paysans de se ruer à l’intérieur pour prendre le contrôle de la première enceinte. A son grand désarroi, il constata qu’il n’avait pas la force de concentration nécessaire pour lancer son propre sort! Il le confia alors à Shamino, qui se concentra avec attention avant de prononcer les syllabes qui devait déclencher le sortilège.

    In Vas Por Ylem !

Il y eut un éclair, et les milliers de combattants, d’un côté comme de l’autre, tombèrent au sol tandis que le sol se mettait à trembler. British, atterré, regardait la terre se déchirer sous l’effet de son propre sort. Le séisme fut tel que les lourdes murailles du château s’effondrèrent sur une large partie. Ce fut le tournant de la bataille. Les paysans purent se ruer à l’intérieur, et Basileus n’eut rapidement d’autre choix que de présenter la reddition de ses troupes avant que le massacre ne soit achevé.

    Il y eut de grandes fêtes, et de longues cérémonies aux morts. Finalement, les paysans se tournèrent vers Shamino, et lui demandèrent de devenir le nouveau Seigneur, lui qui avait fait s’effondrer les murs d’enceinte et permis la victoire. Shamino commença par décliner l’offre, expliquant que le sort était l’œuvre de British, mais ce dernier lui laissa la place, effrayé qu’il était à l’époque par le pouvoir dont il ne connaissait rien. Shamino devint donc le Seigneur des Terres du Danger et du Désespoir, et sa célébrité lui permet d’unifier toute l’île sous sa bannière sans trop de difficulté. Shamino fit tout son possible pour diriger sagement son royaume, car il avait lui même vu assez de sang et ne sentait pas du tout l’envie d’abuser de son pouvoir.

    British resta un long moment vassal de Shamino, et cette expérience fut l’un des faits marquants qui devait le préparer au statut de Roi qu’il occuperait bien des années plus tard.

 

Chapitre Second: De l’Ascension du Jeune British

    Après plusieurs années de bons et loyaux services auprès de Shamino, British décida de chercher la nouveauté. Un matin, ayant préparé quelques effets, il alla faire ses adieux à Shamino, non sans regret, et reprit la route. Il ne l’avait pas avoué à son ami, mais il était toujours frustré de n’avoir pas su retrouver le moyen de rentrer, ne fut-ce qu’un moment, sur Terre. Il commençait à se dire que s’il avait été capable de créer un sortilège aussi puissant que celui de tremblement de terre, il pourrait tout à fait, avec l’encadrement adéquat, trouver un moyen de recréer la porte qui l’avait amené en Sosaria. L’avenir n’allait lui donner que partiellement raison.

    Le premier problème qui s’offrit à lui était de choisir où aller. Il avait déjà visité une bonne partie de la planète, et il se dit que ce ne serait sûrement pas dans des zones inconnues et inhabitées qu’il pourrait trouver ce qu’il cherchait. Il allait falloir trouver un moyen de s’installer durablement, aussi jeta t-il finalement son dévolu sur une île au nord, dont le principal défaut était sa situation politique confuse et le principal avantage la forte population de magiciens et de sages y vivant.

    Pour l’avoir déjà visité au temps de ses voyages, British connaissait bien les dangers de l’île des Terres Déchirées. L’effort de guerre y mobilisait tout les moyens financiers, et les monstres comme les brigands n’y rencontraient que de rares résistances, les différents seigneurs dirigeant les cités-états étant trop occupés à se disputer le territoire. British pensa que c’était là une situation déplorable, et il faut bien le dire, sa situation de vassal chez Shamino lui avait appris l’ambition. Il n’osait pas encore se l’avouer, mais se trouver à la tête d’un royaume était loin de lui paraître désagréable. Plus tard, il allait apprendre la sagesse en même temps que les lourdes responsabilités d’un suzerain.

    British jouissait déjà d’une certaine renommée. Quand il se présenta devant Eaglethorn, le dirigeant de Sosaris, la plus importante des cités-états, pour lui proposait sa lame, ce dernier en fut particulièrement heureux. Ce n’était en fait pas la lame de British qui l’intéressait – il avait lui même nombre de champions valeureux au sein de ses fidèles – mais il savait que British était un personnage charismatique, dont la gloire rejaillirait sur lui, Sosaris et son armée. Rapidement, British devint bien plus. Voici pourquoi:

    Sosaria était un monde qui avait de nombreux points communs avec l’époque médiévale de la terre. Et les seigneurs y menaient des combats désordonnés, à l’issue souvent incertaine, et dont le sort reposait plus sur l’effectif des armées que sur de quelconques subtilités stratégiques. British, lui, arrivait avec un savoir, qui était encore chez lui rudimentaire, mais qui restait supérieur à tout ce que Sosaria connaissait: la stratégie. Rapidement, il devint un conseiller militaire influent auprès de Eaglethorn, enseignant des formations, des méthodes de sièges et des ruses complétement inédites qui eurent tôt fait de rendre l’armée de Sosaris plus efficace que ce qu’elle avait jamais été. En moins de cinq ans – ce qui ne s’était jamais vu nulle part en Sosaria – l’île entière était soumise sous l’autorité d’Eaglethorn, dont British s’évertuait à apaiser la violence envers les populations asservies, tachant de lui apprendre des rudiments de diplomatie que le suzerain avait bien du mal à comprendre.

    C’est à cette époque que British commença à constater un phénomène étrange. Contrairement à son entourage, et particulièrement à Eaglethorn lui même, qui commençait à se faire vieux, British ne semblait pas vieillir. Lorsqu’il fit le compte, il réalisa qu’il etait en Sosaria depuis près de dix ans. Or, il avait toujours un visage d’adolescent, ce qui d’ailleurs contribuait encore à donner une facette particulière à son personnage auprès de la population. Les gens le prenaient pour un mage immortel, voire pour un saint. Et lorsque Eaglethorn mourut sans descendance, British s’imposa naturellement comme le successeur. Par nostalgie, et peut-être aussi par satisfaction face à l’immensité de ses nouveaux pouvoirs, Lord British comme on l’appelait désormais rebaptisa la capitale de Sosaris sous le nom de Britain. L’île des Terres Déchirées devint Britannia, mais tout les habitants, de l’île comme d’ailleurs, l’appelait respectueusement les Terres de Lord British.

    Sur le trône, Lord British eut vite à affronter toute les difficultés accompagnant les fonctions offertes à un Roi. Heureusement, il se refusait à régner en despote, et allégea même en grande partie les impôts qui pesaient sur les populations paysannes, à la grande satisfaction de ces dernière qui l’adulèrent encore plus et à la majeure incompréhension de ses conseiller qui voyait là apparaître des bribes d’un système politique qui avait plusieurs siècles d’avance sur le leur. Lord British avait étudié l’histoire, et plutôt que de mettre en place une république ou une démocratie, qui nécessitaient de toute façon des moyens que Britannia ne pouvait pas fournir, il s’inspira des monarchies existant en Europe au XVIe siècle, en accordant toutefois un peu plus de pouvoir aux Etats Generaux. En fait, cela l’arranger de laisser un pouvoir de décision maximum au conseil, car bien plus que le pouvoir, ce qui l’intéressait était les élites qui vivaient au château et qui allaient pouvoir l’assister dans ses recherches sur un moyen de retourner sur terre. Les séances du conseil, auxquelles il assistait toutefois obligatoirement, lui apprirent, au fil des ans, énormément de choses sur la population de Britannia, sur les mentalités, et sur l’exercice du pouvoir. Il prit rapidement de l’assurance, et dirigea bientôt le pays avec confiance.

    Un jour, alors qu’il rentrait précisément d’une des séance du Conseil, son plus talentueux magicien, Malcorn, vint le chercher dans un état d’excitation inhabituel. Non sans fierté, il montra à Lord British une pierre assez petite pour tenir dans le creux de la main et qui, prétendait-il, avait été enchantée par ses soins pour rouvrir un passage vers la Terre. Il accompagna Lord British dans les jardins du château, devant une aire qu’il avait ménagée, à l’intérieur d’un cercle de pierres. En tenant ce qu’il appelait l’Orbe et en prononçant une formule précise, il fît apparaître une porte en tout points semblable à celle que Lord British avait déjà employée, à une exception: elle était rouge, et non bleue.

    Lord British était dans ton ses états, et son premier retour sur terre devait lui apporter bien des surprises.

 

Chapitre Trois:  Le Retour sur Terre 

    Lord British avait hésité un moment avant de franchir la Porte de Lune. Malgré l’assurance de Malcorn, il était conscient que la magie qui devait le transporter sur terre mettait en jeu des phénomènes complexes, et qu’il était peut-être hasardeux de chercher à rentrer sur terre sans être sur que la Porte conduisait bien sur la bonne planète, au bon lieu et eu bon moment. Après s’être torturé l’esprit pendant trois jours, Lord British décida que le meilleur moyen de savoir si oui ou non la Porte le ramènerait chez lui était de la franchir. Quelques heures avant son départ, il réunit ses conseillers pour leur donner des consignes sur la façon de gérer le royaume en son absence. En lui-même, il était inquiet de la façon dont ces directives seraient respectées, mais il allait bien lui falloir apprendre à faire confiance à quelqu’un d’autre que Shamino. Après une cérémonie d’Adieux, il employa l’Orbe des Lunes de la manière indiquée par Malcorn, prononçant la formule magique nécessaire. La Porte chatoyante se dressa lentement. Comprenant qu’il ne pouvait plus reculer, Lord British franchit pour la deuxième fois de sa vie la Porte de Lune, avec beaucoup plus d’appréhension que la première fois.

    Les murailles du château, les conseillers, Malcorn, tout cela disparut. L’air devint plus froid, le ciel plus gris, mais Lord British poussa un soupir de soulagement en reconnaissant la clairière qu’il avait quitté dix longues années auparavant. Elle n’avait pas changée, le sol était couvert d’un tapis de rosée, et en regardant au dessus de la cime des arbres, le suzerain se rendit compte que le soleil était en train de se lever. Il prit cela pour un bon présage, tandis que  refaisant le trajet accompli la première fois en sens inverse, le soleil l’accompagnait. Il se sentait tellement heureux de retrouver cette nature que, l’espace d’un instant, il en oublia presque Britannia et ses quelques vingt-cinq mille sujets pour redevenir l’adolescent qu’il était en quittant la Terre.

    Son premier réflexe fût de retourner chez lui, voir sa famille. Ce n’est qu’alors que l’inquiétude le prit. Sa famille habitait-elle seulement au même endroit que dix ans auparavant? Pourquoi n’avait-il pas réfléchi à cela auparavant? Tout le long du chemin, il avait reconnu tous les lieux chers à sa mémoire. Tout semblait être resté figé dans le temps. Il pressa le pas. Il voulait rencontrer quelqu’un de familier pour prendre des nouvelles, voir n’importe qui pour lui poser des questions, mais il était encore trop tôt et les petites rues qu’il traversait pour aller chez lui au plus vite étaient bien désertes.

    Enfin, tremblant d’excitation, il se trouva devant la porte de la petite maison qu’occupait ses parents. Il hésitait à réveiller quelqu’un de si bon matin, mais il ne pouvait pas attendre pour savoir ce qu’étaient devenu ses parents. Il sonna, et dans l’attente nerveuse qui suivi, il observa avec nostalgie tous les détails qui l’entouraient.

   La porte s’ouvrit sur un visage féminin, d’une certaine beauté malgré la fatigue. C’était sa mère. Elle n’avait pas changée, elle non plus. A ce stade du récit, je tiens à dire que je ne tient pas à m’attarder sur un instant qui tient à la pure vie privée de Lord British. Toutefois, si j’ai abordé ce moment important dans l’histoire de Lord British, c’est parce que c’est là, chez ses parents, après son retour qu’il découvrit un fait majeur.

Après des retrouvailles chaleureuse, où se lisait la satisfaction de voir une longue inquiétude s’achever, Les parents de Lord British lui demandèrent où donc il avait pu disparaître pendant un mois et demi. D’abord Lord British ne comprit pas. Il fit répéter la phrase plusieurs fois à ses parents. Il cru même un instant que quelqu’un s’était fait passer pour lui pendant plus de neuf ans auprès de ses parents. Mais cela ne tenait pas debout. Et passé le choc, il lui fallut du temps pour comprendre. En réfléchissant à ce qu’il avait vu en venant, toute la ville presque inchangée, jusqu’aux publicités qui étaient les même qu’à son départ, il commença par en déduire que la Porte crée par Malcorn l’avait envoyé près de dix ans dans le passé. Ce qui signifiait de graves complications quand à Britannia: était il encore là-bas, sous une autre forme, ou bien ce retour dans le passé avait-il effacé ses accomplissements sur l’autre Monde? La vérité, il ne la découvrit qu’un peu plus tard, lors de son retour en Britannia, et par d’autres indices, tels que son non-vieillisement en Sosaria: La structure du temps entre Sosaria et la Terre n’avait rien à voir. Lord British avait bel et bien passé dix ans en Sosaria, mais le temps terrestre s’écoulait deux-cent fois moins vite!!! Et le hasard voulu que lorsque Lord British retourna sur Sosaria, il n’avait passé qu’un mois sur Terre, ce qui était une bonne chose, car si il y était resté un an, il aurait réalisé en arrivant dans son royaume qu’un siècle s’était écoulé sur Sosaria!

    Tout cela est complexe, j’en conviens. Aussi, pour revenir à Lord British et à la Terre, sache juste, ô toi qui me lit, que la satisfaction de revoir sa famille était en partie voilée par l’inquiétude qui le saisissait quand à l’impossibilité d’un retour en Sosaria. Après avoir expliqué tant bien que mal à ses parents une réalité qu’ils avaient bien du mal à accepter, Lord British retourna à la clairière pour essayer de rentrer dans un pays où il avait décidément trop de responsabilités.

    Il ne savait pas trop comment allait se comporter l’Orbe des Lunes, d’autant que Malcorn n’avait pas pris le temps de lui expliquer le sens des formules qu’il devait prononcer pour appeler la Porte. Mais fébrile, il se mit a peu près à l’emplacement où avait jailli la porte la première fois. Il commença à réciter les paroles rituelles. Puis il attendit.

    Rien.

    Aucune Porte. Un début de panique commença à s’emparer du suzerain. Il s’était beaucoup attaché à son royaume et à Sosaria. En dehors de sa famille et de ses amis, il n’avait rien à attendre de la Terre. Sur Sosaria, chaque pas était une découverte. Ici, l’existence signifiait la routine. Lord British allait et venait en tout sens, aux prises avec une angoisse sans nom, lorsqu’il commença à sentir une étrange chaleur un peu en dessous de sa gorge. Il l’attribua d’abord à sa fureur et à son inquiétude, mais rapidement la chaleur devint brûlure, et, portant les doigts à son cou, il découvrit que l’origine en était le pendentif en forme de serpent qui ne l’avait pas quitté depuis dix ans. Se brûlant les doigts, il arracha la cordelette qui retenait l’artefact autour de son cou dans l’urgence et le lança devant lui, reprenant son souffle et pestant contre celui qui avait pu attribuer pareille malédiction à son pendentif. Il se passa alors une chose étrange, qui laissa Lord British sans voix. Le pendentif, se mouvant comme un vrai serpent, se dirigea vers le centre de la clairière, en irradiant une lueur bleuté. Lord British le suivait de loin, à quatre pattes, sans comprendre. Enfin le pendentif s’arrêta en un point précis, et s’embrasa. Un cercle de flammes en jaillit, s’étendant comme les branches d’une étoile, consommant la végétation. Lorsque le feu s’éteint, il avait dégagé un cercle d’un mètre de côté autour du pendentif. Il n’y avait nulle trace de cendres, il n’y avait même pas eu de fumée. Simplement, il y avait maintenant, au centre de la clairière, un cercle parfait de terre battue. Mais le plus surprenant était à venir. Sur le pourtour du cercle, à intervalles réguliers, apparurent huit pierres, jaillies de nulle part. Le premier Cercle de Pierre de la Terre était né. Comme si son travail était accompli, le pendentif rampa, toujours comme un serpent, jusqu’aux pieds de Lord British. Il s’enroula autour de sa jambe, grimpa le long de son dos, passa par dessus son épaule, puis vint se fixer là où il avait été depuis dix ans: autour du cou de Lord British. Une fine cordelette apparut, qui maintint le pendentif. Le suzerain entreprit de tirer dessus pour éprouver sa solidité.

    Elle était absolument incassable, et soudée autour de son cou.

    Revenu de sa surprise, et sans chercher à répondre aux multiples questions qui se pressaient dans son esprit, et dont il devrait harceler Malcorn, Lord British reprit l’Orbe des Lunes, et recommença le rite depuis le début. La Porte de Lune jaillit enfin. Il pouvait retourner en Sosaria.

    Maintenant confiant quand à ses possibilités ultérieures de retour sur Terre, Lord British passa quelques semaines avec sa famille, qu’il occupa à leur raconter ce qu’il appelait “le monde derrière la Porte”. Puis, un matin, il prépara ses affaires, dit un au revoir à ses proches, et retourna prendre des nouvelles de son royaume.

    Quand il eut franchi la Porte de Lune, Lord British senti que quelque chose n’allait pas. Il n’était pas dans le jardin du palais d’où il était parti il y a à peine un mois. Ou était-il? Le premier mot qui lui vint à l’esprit fût désolation. Alentours, les terres étaient calcinées, et le ciel avait une teinte gris-rouge qui trahissait la présence d’un gigantesque incendie à l’horizon. Le suzerain commença de nouveau à maudire le destin, pensant que la Porte l’avait cette fois envoyé dans quelque dimension parallèle d’où il ne sortirait jamais. Las, très las, et même complètement abattu, le jeune Roi chercha un endroit pour s’asseoir et réfléchir. Alors, en se retournant, il resta bouche bée.

    Son château, son palais dans lequel il avait passé tant d’années, où il avait appris tous les rudiments puis les subtilités de la politique et du pouvoir, son magnifique palais. se trouvait devant lui.

    En ruines.

Cette forme, noire d’avoir subie les flammes, était ce qui restait de la structure principale, dont seule la partie inférieure du donjon s’élevait encore. Ce qui avait été les jardins royaux n’était plus que formes torturées et fumées sur le déclin. Ici ou là, entre deux monticules de pierres, relief de ce qui avait été jadis les murailles les plus solides des quatre continents, brûlaient encore quelques petits feux, brûlant sur les dernières matières combustibles, telle la paille des meilleures écuries qu’ai connu Sosaria.

    Au loin, la fumée s’élevait des habitations de Britain en flammes, et le vent rapportait les derniers échos des tambours de guerre d’une armée en marche. Britannia était vaincue. Par qui, ou par quoi? Lord British ne pouvait pas encore être conscient des évènements qui s’étaient produit en son absence qui, il devait le découvrir rapidement, avait duré huit ans.

    Et en contemplant les restes d’un pays qui était le sien, et où tout était à refaire, le Roi, dont les larmes de fureur venaient s’écraser sur les terres en cendres, parti retrouver les survivants de la Grande Armée Britannienne, pour organiser la première résistance. Il allait découvrir que le premier Age des Ténèbres ne faisait que commencer.

 

Chapitre Quatre: La Restauration

    Le soleil était déjà haut en Sosaria, mais dans le royaume connu sous le nom de Britannia, personne n’avait même remarqué sa présence. Partout, les incendies et les brasiers généraient fumée et poussière qui masquaient la clarté de l’astre du jour. Dans la plaine ravagée que les flammes faisaient croire couleur de sang, celui qui avait été le souverain du plus florissant royaume qu’ait connue la planète se battait, en cotte de maille et épée à deux mains, frappant aveuglement comme pour s’empêcher de réfléchir, et suivi par neuf cents hommes extenués physiquement et nerveusement. Depuis trois jours et trois nuits, ce groupe s’acharnait à embusquer les retardataires de la Grande Armée qui avait pillé le royaume, et dont personne ne connaissait l’origine. Les créatures qui la composait était majoritairement anthropomorphes, mais avec une peau verdâtre et écailleuse, un faciès qui tenait plus de l’animal que de l’homme, et des armes contendantes telles que d’imposants gourdin qui pesaient nonchalamment à leurs ceintures et qu’un homme bien bâti n’aurait pas put soulever à deux bras. Les orcs -comme les appelèrent les habitants du royaume, en référence à de vieilles légendes – composaient une armée indisciplinée et inorganisée mais particulièrement dangereuse. Leur force physique n’était que maigrement tempérée par leur stupidité, mais l’ardeur instinctive qui les poussait au combat valait toute les stratégie du monde. La terrible armée quittait Britain après l’avoir mise à sac, et continuait à remonter le territoire dans le but d’achever son oeuvre de destruction.

    Plus d’un mois auparavant, Lord British avait retrouvé les restes de son armée en déroute en rase-campagne, à quelques distances de la capitale. Les hommes avaient éprouvés à sa vu un tel soulagement que le souverain en avait oublié un instant sa fureur pour se laisser gagner par l’émotion. Il était passé près de chacun, hurlant des cris de victoire, et rapidement ce qui n’était qu’un détachement fatigué et désespéré était devenu clameurs et serments vengeurs. Personne ne savait encore d’où pouvaient venir les terribles créatures qui marchaient sur le Royaume. Personne ne savait même que d’autres, beaucoup plus monstrueuses erraient déjà dans d’autres parties du globe. A cette période, le nom de Mondain n’était connu de personne, et d’ailleurs nul en Britannia ne se souciait de ce qui était en train de se passer dans les autres royaumes. Lord British, occupé à rebâtir son Empire, ne pensa même pas à Shamino, ignorant que ce dernier avait quitté ses terres en proie aux flammes avec ce qui restait de ses sujets, précisément dans l’espoir de retrouver l’Armée Britannienne pour demander de l’aide à son ami de toujours.

    Pendant trois semaines, l’armée Britannienne en ruines parasita l’avancée de l’armée des ténèbres. De nombreuses escarmouches coûtaient la vie à des orcs séparés du gros des troupes. L’ennui étant que ces escarmouches coûtaient également la vie à de nombreux humains. Lord British avait besoin d’hommes, mais son chemin ne croisait que fuyards mutilés et désolation. Les seuls hommes valides étaient ceux qui l’accompagnaient, et dont le nombre descendait chaque jour. Et aujourd’hui, au moment même où il se battait, Lord British comprenait que lui et son armée venait de tout risquer sur une seule carte, et de perdre. Tandis même qu’il frappait, il voyait les hommes autour de lui s’effondrer, et les orcs de s’approcher toujours plus près en hurlant à la victoire. Finalement, en une ruée pathétique, lui et une poignée de survivants réussirent à sortir du gros de la mêlée pour s’enfuir vers la forêt proche. Britannia était perdue.

   Au ralliement du soir, Lord British compta ses hommes valides. Sur à peine deux-cent cinquante survivants, cent vingt étaient en état de combattre. Une soixantaine mettrait plusieurs semaines à se remettre de leurs blessures, les rares ingrédients magiques étant réservés à la guérison des blessures graves. Le restant allait probablement mourir faute de soin. Après un soupir, l’ex monarque s’assit sur une grosse pierre en se massant la tête de la main droite. Il y resta assis toute la nuit, parlant avec les soldats qui en avaient encore la force, dans l’espoir de comprendre ce qui s’était passé pendant son absence.

    Pendant leur régence, les conseillers de Lord British n’avaient pas abusés de leurs pouvoirs. Ils éprouvaient eux-même une admiration proche de l’adoration pour le suzerain, et chacun rivalisait pour être le plus proche possible de son modèle. Les paysans continuèrent leur travail, et si leur vie était encore loin d’être facile, elle avait été grandement améliorée par le système mis en place par Lord British. Bref, tout semblait devoir aller pour le mieux, mais chacun s’en est déjà aperçu, le bonheur n’est pas fait pour durer. Les années passant, tout le monde commença à s’inquiéter de la disparition du Roi. Des théories de complots et de mensonges commençait à circuler au sein de la population, et les conseillers avait bien du mal à prouver leur bonne foi devant une foule en colère qui les accusait de s’être débarrassé de Lord British. L’ordre parvenait malgré tout à être gardé tant bien que mal, mais chacun pouvait voir que le pays partait à la dérive, et que les intrigues pour la prise du pouvoir allait reprendre, et tout redevenir comme avant la venue du Roi. L’attention de chacun fût détournée lorsque des rapports alarmants émanant des autres continents firent état de la multiplication effarante des monstres qui habitaient Sosaria. Et surtout, on parlait d’une grande armée de créatures nerveuses, pillant et détruisant tout sur son passage, et qui aurait mis à genoux les plus puissants seigneurs. Chacun s’inquiéta, et se réfugia dans l’attente.

    Ce qui s’était passé ensuite, il était facile de le deviner. Les orcs s’étaient montré des adversaires terrifiants, mais surtout l’armée qu’il composait comprenait nombres d’autres créatures, parfois magiques, dont la seule vision suffisait à faire trembler les meilleurs champions en Britannia. Que cette armée ait surgi de nulle part, et qu’elle fût aussi puissant était déjà apte à surprendre un homme de l’expérience de Lord British. Mais surtout, que des créatures sauvages cohabitent ainsi, se structurent au point de former des déploiement militaires, rudimentaires certes mais parfaitement exécutés, cela sous-tendait une intervention extérieure. Lord British ne connaissait pas encore la puissance de l’homme qui était à l’origine de cette attaque, pas plus qu’il ne pouvait se douter que jamais plus Sosaria ne parviendrait à se débarrasser des maux qu’il avait causé.

    Au lever du jour, Lord British n’avait toujours pas dormi. Après avoir écouté les récits de ses guerriers, il avait réfléchi à la situation. Les yeux fixés sur une vieille carte de son royaume, il cherchait un point de repli acceptable où attendre une accalmie. Il trouva mieux. Au sud du territoire, sur la côte, se trouvait la ville de Trinsic. Même si sa position, au beau milieu d’une plaine, ne lui conférait aucun avantage pour la défense, elle disposait des plus solides murailles et de la conscription la plus avancée de tout Sosaria. Si sa réputation n’était pas usurpée, c’était le meilleur endroit pour reconstruire l’Armée Britanienne. Aussi, après avoir laissé quelques hommes de confiance auprès des blessés, Lord British partit finalement vers le sud avec deux cent hommes. Son trajet, qui dura plusieurs semaines, ne croisa que villages pillés et ruines calcinées. Lui et ses hommes devaient sans cesse se cacher des monstres, et une garde était assuré chaque nuit. Le Roi sentait bien que le moral de ses hommes était au plus bas, aussi hâta -t-il le pas pour arriver à Trinsic le plus vite possible. Le fait est qu’il craignait de plus en plus de trouver son dernier espoir pillé et brûlé comme les autres villes, mais il n’osait pas en parler à ses hommes.

    Enfin, au matin du quatorzième jour, Lord British et ses troupes arrivèrent en plein conflit. L’Armée des orcs était précisément en train de faire le siège de la ville, mais leur assaut étaient toujours refoulés. Trinsic avait survécu. Dégainant sa fidèle lame, qui n’avait jamais quitté son côté depuis que Shamino la lui avait donné, Lord British poussa son cri de victoire, et chargea vers les portes de la ville. La joie qui s’empara des combattants de Trinsic lorsqu’ils virent leur Roi rescapé galopant vers eux est indescriptible. Toujours est-il que le pont-levis chuta rapidement Pour laisser sortir une cavalerie lourde brûlante de l’excitation d’accomplir la jonction avec son souverain. En voyant la vigueur retrouvée de leurs adversaires, les orcs grognèrent, mais les multiples morts-vivants qui les accompagnaient ignoraient la peur, et se portèrent rapidement au combat. La plus terrible mêlée de l’histoire de Britannia s’engagea.

    La bataille fût féroce et ne connut aucune trêve, même pas lorsque le soleil disparût derrière l’horizon pour laisser place à Trammel et Felucca, les deux lunes jumelles.

Je n’entreprendrait pas d’en décrire le chaos, mais je peux te dire, ô toi qui me lis, que les champions de légende de Sosaria tombèrent en grand nombre ce soir là, et que l’on chante encore aujourd’hui de nombreux chants à leur honneur, dont le plus fameux, La Geste des Gisants au Crépuscule, par Iolo Fitzowen, est encore considéré aujourd’hui comme l’un des plus beaux poème épique jamais écrit en Sosaria. Lord British, dont le cheval avait depuis longtemps chuté, lançait sans discontinuer des sorts dont la charge émotionnelle aurait abattu les plus puissants mages de Britannia. On dit même que c’est de ce jour que notre suzerain devint le plus puissant jeteur de sort du globe. Les troupes humaines se battaient avec l’énergie du désespoir, ayant vu leurs amis et souvent leur famille mourir sous leurs yeux, elles craignaient à peine la mort. Malgré tout l’Armée des ténèbres restait très supérieure en nombre et ses troupes ne connaissait pas plus la peur que ses adversaires, si bien que lorsque l’Astre du Jour reparût enfin, après la nuit la plus sanglante qu’ait connue mémoire d’homme, l’issue de la bataille était toujours indécise.

    Lord British lui même ne regardait même plus où il frappait. Rendu presque fou par l’énergie mentale qu’il lui avait fallu dépenser, il faisait exécuter à sa lame de grands moulinet, sans même ralentir son avance. Ses troupes le suivait avec la même fureur, faisant passer leur vengeance dans chacun des coups qu’elles infligeaient. Mais chacun ne tenait debout que par la simple volonté, et il était évident maintenant que le sort de la bataille pouvait se jouer à chaque instant. La plaine était maculée de sang et offrait une vision d’apocalypse. Parfois, entre deux corps, un homme solitaire pleurait, sans soucis de ce qui l’entourait. Beaucoup d’autres hurlaient leur douleur mais il n’y avait personne pour les entendre, le fracas des armes était le seul à occuper les esprits. L’un des deux camps devait céder, mais personne ne voulait même l’envisager. On courrait au carnage.

    Soudain, venu de nulle part, un son arrêta presque les deux armées. C’était le chant de clairons qui sonnaient la charge, et sonnaient le glas des espoirs de l’un des deux camps. Chacun se tourna avec inquiétude vers l’horizon, pour n’y voir d’abord qu’un nuage de poussière. Les clairons sonnaient de plus en plus fort, tels de puissants chants de guerre, jusqu’à ce qu’enfin on pu distinguer les bannières.

    C’était l’armée de Shamino. Après avoir été chassé de ses terres, celui ci avait eu la même idée que Lord British et était venu débarquer à Trinsic pour y reconstituer ses forces, en comptant sur l’aide de son vieil ami. Lorsqu’il avait mit pied à terre, il avait trouvé Britannia dans le même état que les autres continents et avait compris que le Royaume était tombé. En se dirigeant vers Trinsic, il avait aperçu le combat dans la plaine et s’y était jeté avec les deux mille hommes qu’il lui restait. Il l’ignorait, mais ses clairons sonnaient l’hallali, la grande défaite de l’armée des ténèbres. La grande débandade des orcs qui s’en suivi ne fit que marquer ce que chacun, presque avec incrédulité, avait déjà compris: Britannia avait vaincu.

    Le soir même, devant une assemblée épuisée mais heureuse, Lord British déclara solennellement la restauration de Britannia. L’allégresse de la victoire ne masquait encore que faiblement les difficultés inhérentes à la reconstruction. Et surtout, chacun savait que les monstres étaient maintenant à jamais sur les terres, et que les trois autres continents n’avaient pas eu la chance de Britannia. L’ère de Mondain allait arriver….

 

Chapitre Cinq: L’Appel

   Deux ans avaient passé depuis la restauration de la monarchie républicaine (comme l’avait nommée Lord British, à l’incompréhension totale de tous ses conseillers). Le soleil se levait chaque jour une terre un peu moins dévastée et un peu plus angoissée, et chacun se préparait à l’idée qu’il faudrait plusieurs générations pour espérer revoir Britannia telle qu’elle avait été du temps de sa grandeur. Les visions de villages pillés et de citoyens torturés hantaient encore les mémoires de chacun, et Lord British avait bien du mal à maintenir le moral d’une population encore harcelée par les nombreux monstres qui parcouraient désormais le royaume. L’attention du suzerain était toutefois mobilisée par la recherche de l’origine des maux qui s’abattaient sur son peuple, et de nouveaux récits, parfois contradictoires, lui parvenaient chaque jour sur un mage dément régnant sur les hordes de monstres. Lorsque lui parvint pour la première fois le nom de Mondain, Lord British fût très troublé, et ses hommes de confiance, s’en rendant compte, lui demandèrent des explications. A leur grande surprise, il refusa de s’expliquer et réintégra ses quartiers dans son château très partiellement reconstruit avec ordre qu’on ne l’y dérange pas. Arrivé dans sa chambre, Lord British s’assit devant son bureau, les poings serrés par la nervosité. Car le nom de Mondain ne lui était pas inconnu, et la tournure qu’avaient pris les choses lui fit se maudire pour la centième fois de s’être absenté si longtemps. Mondain, il le savait, n’était rien de moins que le fils du meilleur mage du royaume, un proche de Lord British auquel il n’avait même pas eu le temps de penser depuis son retour.

    Mondain était le fils de Malcorn. Son fils unique. Ce qui avait pu se passer, Lord British n’en avait alors aucune idée. Il devait le découvrir, au fur et à mesure, bien des années plus tard, par des documents, des témoignages et des déductions. Si je te livre dès maintenant le fruit de ses recherches, ô toi qui me lis, c’est parce qu’il est à mon sens essentiel à la parfaite compréhension de la suite de l’histoire de connaître dès maintenant la gestation du premier des Maux de Britannia.

    Lors du départ de Lord British vers la Terre, Mondain avait seize ans. Pour avoir assisté à de violentes disputes entre Malcorn et son fils, le Roi savait que le jeune Mondain était une épine dans le flanc du très renommé Grand Mage de la cour. Contrairement à celui-ci, qui donnait un exemple parfait de maîtrise de soi, le jeune Mondain était souvent soumis à des accès de rage. Devant l’incapacité de son père à le calmer, il lui arrivait fréquemment de prendre sa dague et d’aller chasser dans les bois pour évacuer sa frustration. Car Mondain était jaloux de son père, il était facile de le comprendre, d’autant que ce dernier plaçait la barre très haut et ne ménageait en rien son fils.

    Le joyau de toute une vie, le chef d’œuvre de Malcorn, était une gemme. De vue, l’homme d’expérience ne pouvait se concentrer que sur sa beauté: milles teintes s’y reflétaient du matin au soir, et les plus impressionnables des gens l’ayant vue la disait faites d’un fragment de soleil. Mais son véritable pouvoir était bien au delà, et représentait une prouesse magique digne du plus grand magicien de toute l’histoire de Sosaria. Malcorn, par le travail de bien des décennies, y avait placé toute l’essence de son pouvoir magique, qui était assez grand disait-on pour permettre à un homme de vivre éternellement en ignorant la peur et l’inquiétude. Cela bien sur était partiellement faux, mais la gemme n’en était pas moins doté d’un pouvoir terrifiant, et comme tu le sais déjà ô toi qui me lis, c’est ce pouvoir qui allait amener sur le monde l’Ombre du Premier Age des Ténèbres.

    Malgré tout l’amour qu’il portait à son fils, Malcorn voyait bien que celui-ci développait son apprentissage de la magie dans le sens de la haine et que cela pourrait rapidement pervertir la structure même de son esprit. Car à celui qui n’est pas prêt à l’employer, la magie n’est pas un esclave qui lui obéît, mais un maître qui le possède et le dirige. Aussi décida-t-il que le mieux pour son fils était de l’éloigner un temps de ce domaine qui lui apportait encore si peu, et de consacrer plus de temps à l’apprentissage de l’humilité et de l’amour. Il alla voir un soir Mondain dans sa chambre et lui parla en ces termes:

    ” Je vois tes peines et ta frustration, Mondain. La magie est un art noble mais difficile à gouverner. Je peut lire ton envie de maîtriser son pouvoir, mais le temps n’est pas encore venu. A ma grande peine, tu es rentré dans un rapport conflictuel avec l’essence même du monde, et j’ai peur que le contact prolongé avec la magie ne t’apporte dans l’immédiat rien de bon. Ce que je veux, fils, c’est que tu t’éloigne un an de ce qui touche à la sorcellerie, pour améliorer ton attitude et maîtriser ton impulsivité. J’ai arrangé avec les Frères un séjour à l’abbaye. Là bas, tu apprendra le sens de la compassion et de l’humilité. Apprend de tes expérience, revient moi prêt pour la magie, et la gemme que je te vois convoiter avec tant d’avidité sera tienne, je te le promet.”

    Mondain ne répondit rien. La nuit même, il alla chercher sa dague, et s’approchant du lit où dormait son père, la lui plongea dans la gorge et le regarda mourir. Puis il alla prendre la gemme et quitta sa maison à tout jamais. Il se sentait prêt pour le pouvoir, hélas son père avait été sur son chemin.

    Les mois qui suivirent permirent à Mondain d’expérimenter sur la gemme les plus funestes sortilèges. Il pensait, comme la rumeur en courait partout dans le royaume, qu’elle lui conférerait l’immortalité et mettrait l’impossible à sa portée. Mais ses échecs successif ne firent qu’augmenter sa haine et sa frustration. La gemme n’était pas prête à confier ses pouvoirs, et ceux-ci ne correspondait pas à ce que Mondain en attendait, il s’en rendit compte trop tard. Pour mener ses expérimentations, il s’était isolé dans une forêt proche du domicile de son père. Là, il pouvait continuer à mener les parties de chasse qui l’aidaient à évacuer son dépit. Mais un jour, presque rendu fou par les dépenses mentales qu’il avait faites pour interroger la gemme, il se jeta sur un ours, sans arme. Le combat dura des heures, jusqu’à ce que Mondain, un bras cassé, réussisse à étrangler l’animal avec sa main valide. Il se leva, les vêtements en haillon, maculé de sang, les plaies couvrant son corps. La douleur et la rage suffirent à détruire ses dernières inhibitions: Il alla reprendre la gemme et effectua le sort le plus terrifiant qu’un mage ait jamais lancé. Plutôt que de chercher à obtenir l’immortalité de la gemme, il transféra l’essence de sa vie au sein de celle ci. La gemme cessa alors de briller pour devenir d’un noir opaque: Dorénavant, la vie de Mondain était liée à la gemme, et il vivrait aussi longtemps que la gemme continuerait à diffuser sa noirceur, comme autrefois elle avait diffusé son éclat. Mondain avait réussi sur un point: il était bel et bien immortel. Mais dorénavant, il était dépendant de la gemme, et sa paranoïa allait le mener aux plus graves extrémités.

    Mondain s’était retiré, à présent. Où, Lord British n’en avait pas la moindre idée, et les rumeurs les plus fantaisistes courraient sur le lieu où le sorcier dément avait bâti sa forteresse. Certains disaient qu’il s’était installé sur une île volcanique, et qu’il avait sculpté par magie son palais directement dans la roche du volcan. D’autre encore, que son immortalité lui avait permis de disparaître hors de l’espace et du temps, en un lieu connu sous le nom d’Ether. Mais il était difficile d’y voir clair dans les légendes et les mythes qui avaient eu le temps de naître.

    Lord British aurait voulu immédiatement lancer une expédition pour retrouver Mondain, mais cela était impossible. Il ne pouvait risquer le peu de soldats qui lui restait dans un voyage aussi aléatoire, et lui même devait se préoccuper avant tout de son royaume blessé, et de sa population au bord du désespoir. Shamino se battait au sud, dans les Terres du Danger et du Désespoir, pour y reprendre son trône, et les deux autres continents étaient sous l’emprise de Mondain. Malgré l’urgence, Lord British n’avait aucun moyen d’intervention. Il allait devoir invoquer de l’aide.

    Au cours des longues heures passées avec Malcorn, ou plongé dans l’étude d’ouvrages magiques contestés, Lord British avait appris beaucoup de choses sur le serpent d’argent qui pendait autour de son cou. Il savait que, comme la gemme de Malcorn, celui-ci était investi d’un grand pouvoir magique -il l’avait lui même constaté à plusieurs occasions. Il avait entendu parler de rites étranges dont il n’avait jusqu’à présent pas eu l’utilité, mais il ne lui restait cette fois plus grand chose à perdre. Un soir, enfermé dans ses appartements, il dressa un autel. Il l’enchanta par de complexes sortilèges, ce qui lui pris plusieurs heures, puis démarra le rite proprement dit. Récitant les paroles d’un grimoire ancien, il parla en vieux sosarien:

   ” Toi, Serpent d’Ordre, que l’univers a fait d’argent et que l’Ether a fait de vie, écoute ma requête. Car au nom des Principes qui régissent ce monde, j’ai une mission à te confier. ”

  Le pendentif trembla.

    ” Toi qui connaît les trames de l’espace et du temps, qui connaît les puits qui mènent vers l’Ailleurs, retourne vers l’Autre, la jumelle de Sosaria que l’on appelle Gaia, et trouves-y le Champion, le Héros qui de sa main aidera le royaume ”

  La chaîne qui suspendait le pendentif disparut. Le serpent d’argent, libéré, rampa jusqu’à l’autel, où il disparût dans une éclatante lumière bleue. l’Appel pour un héros était parti.

    Une fois le rite accompli, Lord British reparti s’occuper des affaires courantes, en se forçant à ne pas penser aux dix mille questions qui assaillaient son esprit. Si le serpent d’argent réussissait sa mission, Lord British ne serait plus seul. Mais pour le moment, tout ce qu’il voyait par la fenêtre du donjon était le disque du soleil se levant sur une plaine à peine moins dévastée que celle d’il y a deux ans. Il voyait les restes des glorieuses murailles de son château, il voyait des champs brûlés, il voyait les toits de Britain au loin. Il ne voyait pas qu’il n’avait encore rien vu, rien connu, et qu’il n’était encore qu’un jeune homme à la tête d’un royaume en cendres, sans but, et pour l’instant sans avenir. Et effectivement, il mettrait bien des années à avoir raison de ne pas le voir…

 

Chapitre     Six: La     Chute de Mondain         

        Lors des mois qui suivirent l’Appel, Lord British fût débordé. Son     peuple lui demandait une aide qu’il n’était pas capable de fournir. Tous     les bras valides avaient déjà été recrutés pour rebâtir des villes sur     les ruines et pour cultiver des champs sur des terres en cendres. Si la     situation s’était améliorée, elle n’était toujours pas brillante. Les     armées de Mondain occupaient toujours les trois autres continents, et les     seigneurs qui y vivaient se battaient maintenant aux côtés des orcs et des     morts-vivants pou faire chuter les derniers îlots de résistance. Bientôt,     Britannia serait seule, d’autant que Shamino était bloqué avec son armée     au nord de Gorlab, face à des troupes deux fois plus nombreuses que les     siennes. Lord British, lui, était occupé à de sordides bilans. Après le     passage de la Grande Armée, et après les soins et les résurrections qui     avaient pu être effectués, le souverain aboutit à la conclusion que     quinze pour cent au moins de la population du continent avait périe, peut     être plus. Un carnage. Le pire étant que tout pouvait recommencer d’un     jour à l’autre, réduisant pour de bon l’ensemble du continent en     esclavage. Difficile de rester optimiste.        

        C’était l’aube du septième mois après l’Appel lorsque Lord British     quitta sa chambre pour aller s’enquérir comme chaque matin des progrès de     ses mages. Il s’entraînait lui même beaucoup à la magie; nul doute qu’il     serait en première ligne lors du retour des armées de Mondain, et que les     puissants sorts de masse qu’il jetterait pourraient faire la différence.     Les recherches avançaient lentement: la concentration était difficile dans     une période de perpétuelle tension. Au dehors, dans les cours du palais,     trois mille hommes s’entraînaient au combat à l’arme blanche, avec un équipement     souvent emprunté sur les champs de batailles de l’Armée des Ténèbres.     Mal équipés mais déterminés, d’autant plus que leur statut de soldat     leur donnait de quoi survivre, ces hommes étaient destinés à devenir la     nouvelle garde d’élite de Britannia. A leur tête était le plus brillant     maître d’arme de la Forteresse du Serpent, un Paladin du nom de Dupré. Sur     ses origines, ô lecteur, je sais moi même peu de choses. Sa longévité     m’a souvent laissé penser qu’il venait lui aussi de la Terre, mais notre     bon Roi n’a jamais voulu m’en parler. Toujours est-il que Lord British lui     avait pour l’occasion laissé tous pouvoirs pour mener à bien la défense     du royaume. Il ne se plaignait pas au fond de se débarrasser d’une     responsabilité éprouvante de plus sur un homme de confiance, il ne s’était     jusqu’à présent senti que trop seul aux reines du royaume.        

        Lord British alla gagner son trône pour s’occuper des affaires     courantes. Il avait fréquemment des visites d’émissaires des quatre coins     de Britannia, qui lui demandaient invariablement des moyens qu’il n’avait     pas. Sa matinée ne changea pas des précédentes: les maires fraîchement     nommés de Skara Brae et Jhelom vinrent demander un contingent chacun pour     rassurer la population de leur ville, qui vivait dans l’inquiétude et avait     le sentiment de reconstruire pour voir de nouveau leur ville en ruines dans     les prochains mois. Lord British dût accepter à contrecoeur, il n’aimait     pas voir ses troupes dispersées, mais il se devait de répondre à la légitime     inquiétude de ses sujets. La journée commençait mal. Elle ne fit     qu’empirer avec l’arrivée des messagers suivants. Les artisans qui     travaillaient quasiment sans repos depuis plusieurs mois demandaient     paiement, or les caisses étaient désespérément vides. Il n’était évidemment     pas question de lever des impôts sur des cultures qui n’existaient plus et     sur une population qui n’avait plus rien. Le royaume s’endettait donc,     promettait, et utilisait tous les biens disponibles pour en tirer le moindre     revenu, souvent maigre.        

        C’est vers le milieu de l’après-midi qu’un Hérault vint avec     empressement devant le souverain. Il déclara qu’il amenait avec lui un     homme qui avait été cause de grands troubles en ville. Il avait refusé     d’obéir aux gardes, prononçant des paroles dénuées de sens sur son foyer     qu’il devait retrouver et posant des questions en retour. Dupré, témoin de     la scène, avait demandé à ce que l’homme en question soit traduit devant     Lord British au plus vite, car un détail avait marqué son attention.        

        L’inconnu, autour de son cou, portait un étrange pendentif d’argent     retenu par une chaîne du même métal. Un pendentif en forme de serpent. A     ces mots, le cœur de Lord British bondit dans sa poitrine. Il avait complètement     oublié l’Appel, il avait d’ailleurs fortement douté de ses effets. Mais à     présent, il était dévoré de curiosité, à l’idée de voir qui le destin     lui avait envoyé. Les doubles portes de la salle du trône s’ouvrirent à     grand bruit sur une silhouette haute et bien bâtie. Lorsque enfin l’homme     fut au milieu de la pièce, hors du contre-jour, le Roi put le détailler.     C’était un grand homme blond, d’une vingtaine d’années, au visage sévère.     Ses yeux passaient d’un visage à l’autre avec nervosité, mais sans trace     de peur. Il était habillé de vêtements simples mais typiquement terriens,     quoiqu’ils n’eurent captés l’attention de personne s’ils n’avaient été     maculés d’un sang noir. Au côté de l’homme pendait une lourde épée dont     le tranchant etait couvert du même sang. L’étranger avait les mains croisées     au niveau du bas-ventre, en attitude défensive, mais le torse bombé. Et     sans savoir pourquoi, Lord British se senti envahi par un soulagement qu’il     n’avait pas connu depuis la dernière fois qu’il avait vu la Terre. Il décida     de procéder sans plus attendre à un premier interrogatoire, pour voir si     l’étranger était bien celui qu’il attendait.        

        Lorsque le Roi demanda à l’étranger d’où il venait, celui-ci     refusa de répondre avant qu’on lui ait dit où il se trouvait. Comprenant     la complexité que risquait d’acquérir la situation, Lord British décida     de passer un moment seul avec l’étranger pour parler, ce qui suscita les     protestations véhémentes de ses hommes de confiance. Lors de cet entretien     plus tranquille, où Lord British put révéler à l’homme ce qu’il voulait     savoir, le Roi appris quelques détails sur la venue de l’étranger. Il     venait de la terre, comme Lord British le savait déjà. Un jour, un     pendentif d’argent s’était matérialisé devant lui, et avant qu’il n’ait     pu s’en emparer, avait rampé dans son jardin pour y créer un étrange     cercle de pierres. En était alors jailli un porte bleue luminescente, qui     une fois franchi, l’avait abandonné dans un paysage délabré et inconnu.     Il s’était alors fait assaillir par trois créatures nerveuses, à la peau     verte et au faciès bestial, que Lord British d’après description reconnut     comme des orcs. L’étranger avait réussi à s’emparer de l’épée de l’un     d’eux en esquivant une de ses attaques, et avait alors retourné l’arme     contre ses trois agresseurs. Le combat avait été bref, voyant la mort des     trois créatures sans que l’homme soit blessé. En écoutant, Lord British     constatait la véracité du récit et était impressionné par les qualité     de combattant de l’inconnu. Il commençait à penser que l’Appel allait peut     être se montrer plus salutaire que ce qu’il avait imaginé. La suite du récit     ne lui appris rien de surprenant: arrivée à Britain, l’étranger avait     montré une nervosité somme toute compréhensible au vu des événements     qu’il venait de connaître, et s’était retrouvé en moins de temps qu’il     n’en faut pour le dire devant Lord British. Cette nuit là, le Roi et l’étranger     parlèrent longtemps de multiples choses, et au matin l’homme avait beaucoup     appris sur Sosaria et avait accepté la démentielle mission que Lord     British lui avait confié: arrêter la folie de Mondain, l’homme le plus     puissant de ce monde.

        Plus surprenant encore, l’inconnu accepta d’opérer seul. C’était     probablement folie d’envoyer un seul homme là où une armée avait toute     les chances d’échouer, mais Lord British pensait qu’un homme seul était     nettement moins repérable qu’une cohorte au milieu du territoire ennemi.     L’inconnu devait pénétrer dans la forteresse de Mondain, tacher d’être le     plus discret possible, et découvrir la source du pouvoir du mage avant de     l’annihiler. Plusieurs hommes se portèrent volontaires pour accompagner     l’inconnu, à commencer par Dupré qui était très intrigué par cet homme     venu de nulle part, à qui l’on confiait une mission quasi-suicidaire. Lord     British hésita, mais l’inconnu insistait pour opérer seul, ce qui     arrangeait au fond bien le souverain qui préférait éviter de se séparer     de plus d’hommes que nécessaire tandis que se préparait une attaque     imminente. Il lui confia toutefois un équipement magique, afin de protéger     l’inconnu contre les dangers qui l’attendraient au cours d’un si périlleux     voyage. Il lui remis en particulier un magnifique bouclier d’acier, enchanté     par ses soins. Celui-ci était indestructible, indéformable, d’une légèreté     incomparable, et arborait un magnifique insigne gravé et luisant: un     serpent d’agent, nouvel emblème de la royauté britannienne. L’inconnu     partit seul, vers le port où l’attendait un esquif qui devait l’aider à     rejoindre le continent au sud. Lord British le regarda disparaître à     l’horizon, les écailles d’argent de son armure brillant insolemment au     soleil, comme en défi aux armées qui l’attendait. Puis le souverain se     retourna, et se prépara de nouveau à sa tache: la défense de Britannia.        

        Pendant plusieurs semaines, Lord British s’investit dans les     questions matérielles avec une telle fébrilité qu’il en oublia presque     l’existence de l’inconnu. Toute son attention était mobilisé par les     rapports de mouvement à l’est, d’où disait-on une nouvelle vague d’assaut     – la plus puissante jamais lancée – arrivait vers le royaume. Mais cette     fois l’effet de surprise ne jouait plus: les défenses étaient prêtes et     organisées, chacun attendait de pied ferme et se battrait jusqu’à la mort.     Ce qui ne signifiait pas que le combat était gagné, loin de là. On décrivait     l’armée sur le point d’accoster comme contenant quatre fois plus de troupes     que celle qui avait mise à sac Britannia. Le chiffre ne manqua pas de     surprendre Lord British: il savait que Mondain avait les ressources nécessaires     à une reconstruction rapide de son armée. Mais il ne s’était pas douté     que cette reconstruction puisse être si rapide. Cela le plongea dans un     profond pessimisme pendant plusieurs jours: a quoi bon, se disait-il,     chercher à défaire une armée qui reviendrait quelques années plus tard?     Mais il avait des devoirs envers ses sujets, et il ne pouvait pas laisser     ses doutes mener à la perte des âmes sous sa tutelle. Il se résigna donc,     et, patiemment, avec une minutie maladive, passa chaque jour à étudier le     plan de défense, les schémas d’intervention, les invocations employées,     les pièges mis en place, et chaque rouage de la complexe “machine à     sauver le royaume”.        

Il     s’y employa avec une ardeur fanatique, exigeant beaucoup de ceux qui     travaillaient à ses côtés, ses généraux n’avait pas assez d’hommes pour     répondre aux schémas de défense, les alchimistes devenaient fébriles et     commettaient des erreurs, parfois graves, les soldats n’avaient plus de     repos.        

       Si bien qu’un jour, tandis que les cheveux de Lord British étaient déjà     longs et qu’il arborait une barbe de plusieurs mois, las, il s’assit sur son     trône et n’en bougea plus. Ses hommes de confiance s’inquiétaient, en     particulier ses généraux qui avait pris l’habitude d’appliquer les ordres     de British sans réfléchir. Il s’en suivit un début de panique tempéré     par Dupré, qui rappela à chacun que l’heure était à la préparation, non     à l’inquiétude. En vérité, il était lui même inquiet car il éprouvait     une dévotion sans faille pour le roi, mais il savait qu’il ne devait pas     montrer ses vrais sentiments dans une heure si grave. Mais Lord British,     abattu sur son trône, ne se reposait pas. Il réfléchissait. Dans son     esprit, la préparation continuait, et il réfléchissait également au rôle     de l’Inconnu. Il resta sur le trône, en survivant plus qu’en vivant,     pendant dix-sept jours. A l’aube du dix-huitième, des clairons sonnèrent,     tandis que des messagers affolés courraient en tout sens, que les soldats     se réunissaient à la hâte, que les généraux se faisaient leurs adieux     et que les magiciens s’effondraient dans leur chaise: l’ennemi arrivait. Au     premier son des clairons, les yeux de British se mirent à briller, il se     leva d’un bond, et il parti rejoindre la première ligne de combattants. La     nouvelle du réveil de Lord British eut un effet euphorisant absolument démentiel     au sein des troupes, chacun senti ses forces décupler, et bientôt tout le     monde fut en position pour arrêter l’ennemi.        

        Le combat devait avoir lieu à l’ouest de Paws, à quelques kilomètres     des bois de l’Esprit. Lord British et ses généraux avaient organisé la défense     en ce lieu pour plusieurs raisons. D’abord, il y avait nécessité à     bloquer l’accès terrestre à Britain: l’aspect maritime de la bataille     allait être mineur, étant donné les piètres qualités de marins des légions     de Mondain. La flotte de Britain avaient dans cette optique été délaissée,     et se tenait en réserve près de l’île au sud de la capitale. Ainsi, elle     permettrait de replier les troupes en arrières des lignes et de réorganiser     la défense un peu plus au nord si l’attaque de Mondain venait à réussir.     Les bois de l’Esprit comme la chaîne de montagne adjacente offraient de     nombreux points de repli, et avaient été aménagés en ce but au cours des     derniers mois. Un détachement mineur tenait les portes de Trinsic, et     n’avait à agir que dans l’optique d’une poursuite des troupes de Mondain     après leur déroute. Britannia alignait 30000 hommes motivés -un exploit,     si l’on considère qu’ils avaient tous subi un entraînement intensif, ce     qui demandait du temps et des moyens que Lord British ne pensait pas avoir.     On y comptait la totalité des troupes d’élite de la forteresse du serpent,     soit 2000 guerriers rompus au maniement de toutes les armes, 1700 paladins,     pour la plupart venus de Trinsic, 4000 archers formés à Yew et Skara Brae,     ainsi que 300 magiciens – Lord British en tête. Le reste était composé de     combattants de qualification variable, mais ils étaient tous également déterminé.     Chacun avait présent à l’esprit la vision de Britain en flammes, et défendait     son foyer, sa famille. Personne n’avait d’autre idée que de combattre.        

        La flotte de Mondain allait débarquer au sud de Paws, pour remonter     vers Britain en incendiant et pillant les terres. Elle ne trouverait rien à     piller: Lord British avait lui-même exigé que l’on incendia toutes les     cultures à plus de 70 kilomètres au sud de Britain, et avait fait évacuer     la population de Paws pour qu’elle prenne les armes aux côtés de la milice     de Britain. Les premières estimations faisaient état d’un armée de 100     000 créatures, parmis lesquelles les terribles morts-vivants formaient une     avant garde très efficace. Les orcs étaient en force, et pour la première     fois on remarquait un semblant d’organisation militaire, avec des régiments     inégaux mais structurés. La tactique devait être d’une simplicité extrême:     forcer toutes les défenses, atteindre Britain en causant le maximum de dégâts     et détruire ce qu’il restait de la ville, avec une priorité: abattre Lord     British. Le souverain lui-même avait pendant un instant nourri l’espoir que     Mondain marche à la tête de ses propres troupes. En vain: Mondain était     occupé ailleurs, et la légion était aux ordres d’un général mort-vivant     nommé Vladius, craint pour sa férocité et son efficacité. La lutte     promettait d’être âpre.        

        Au matin, les troupes de Lord British avaient déjà pris position en     rase-campagne. Les positions de repli étaient organisée, les barricades     levées, chaque homme regardait nerveusement l’horizon. Les quelques     machines de guerre que l’on avait pu rassembler étaient armées; elles     n’auraient que quelques coups à tirer: lorsque les Britanniens et leurs     opposants formeraient une seule et unique mêlée, l’utilisation des     balistes et des catapultes ne feraient que tuer aveuglément dans les deux     camps. Lord British était à la tête d’un groupe de magicien, au nord. Ses     hommes vérifiaient leurs sortilèges: il en entendit un glapir parce qu’il     avait oublié ses réactifs. Le roi sentait bien la tension ambiante et     n’aspirait plus qu’au combat. Enfin, des cris d’alerte se répercutèrent     d’un régiment à l’autre. L’armée des Ténèbres était là.        

        Il fallut un certain temps avant que les deux armées ne se trouvent     face à face. Alors la Légion, sous l’ordre de Vladius, s’arrêta. Au même     moment, Dupré passait à cheval face aux régiments pour leur faire lever     les boucliers et bander les arcs. Les sonorités binaires des tambours de     guerre orcs se muèrent en roulements cadencés, puis soudain, Vladius     poussa un hurlement qui figea sur place toutes les troupes de Britannia.     Alors, des derniers rangs de l’armée de Mondain, une grêle de flèches et     de projectiles divers -dagues et haches de jets, carreaux d’arbalète et même     quelques projectile magique- parti s’abattre sur les régiments britanniens.     Aussitôt, Dupré, chassant sa surprise, donna l’ordre de riposte, et un échange     de flèches commença, dévastateurs dans les deux camps. Les premiers rangs     avaient peine à garder leurs écus dressés tant le poids des flèches qui     y étaient plantées leur pesait, de nombreux hommes voyaient déjà leur     bouclier percé voire simplement pulvérisé. En face, des centaines de     zombis en armure s’effondraient, aussitôt piétinés par les légions orcs     qui couraient plus qu’elles n’avançaient, tandis que les squelettes     passaient au milieu des flèches sans même sembler remarquer leur présence.     Dupre fit lever tous les régiments équipés d’armes de corps à corps: la     charge des orcs arrivait, le combat allait se transformer en une mêlée     sanglante. D’emblée, au sud, les troupes de la forteresse du serpent se     lancèrent à la rencontre des orcs, pour être rapidement stoppés: les     orcs déployaient une vitalité qui ne laissait aucun repos aux troupes d’élites.     Un régiment de guerriers de Jhelom se porta aussitôt à leur aide et Dupré,     serrant les dents, en fit avancer deux autres pour soutenir le flanc. Puis     il remonta au  nord, pour porter secours au reste de l’armée. Il vit que     les archers de Yew avaient déposé les arcs pour se battre au bâton,     couvrant de leur mieux les archers de Skara Brae qui déployaient un talent     extraordinaire, tirant parfois quatre flèches en même temps avec un seul     arc. Un groupe de magicien s’était reculé pour improviser un camp médical,     où ils soignaient à la hâte des hommes qu’ils voyaient revenir ensuite     affligés de blessures toujours plus graves. Lord British était au premier     rang, accompagné de ses meilleurs mages: ils avaient eu une mauvaise     surprise en découvrant que les morts vivants résistaient très bien aux     sorts anti-morts-vivants qui devaient les détruire en masse. Du coup, les     sortilèges en étaient arrivés spontanément aux boules de feu,     projectiles magiques, cônes d’énergies qui arrivaient à peine à     clairsemer les rangs de la Sombre Armée. Dupré constata rapidement que les     pertes étaient sévères dans les deux camps. Un tiers au moins des orcs s’était     effondré, les autres créaient encore de sévères dommage, Dupré lui-même     ne savait plus où frapper. Il recula précipitamment pour chercher Vladius     du regard. Il eut alors un frisson d’horreur en découvrant que le maléfique     général passait derrière ses régiments pour relever les morts! L’armée     de Britain ne résisterait pas à une bataille d’usure: Tout le monde avait     déjà oublié les positions de repli et frappait jusqu’à épuisement. Les     squelettes se relevaient dix, vingt fois, jusqu’à ce que leurs os soient     littéralement broyés et réduits en miettes. Dupré décida d’intervenir.     Il jeta un coup d’œil vers Lord British, espérant que celui ci pourrait     apporter son aide, en vain: le Roi avait bien du mal à ne pas se faire     encercler et reculait en luttant pied à pied. Dupré parti chercher ses     deux meilleurs hommes, qui se nommaient Sentri et Geoffrey, et les emmena en     arrière des lignes pour récupérer des chevaux qui servaient d’attelage.     Lorsqu’ils furent à cheval, les trois hommes s’élancèrent droit sur     Vladius, dans l’espoir de le distraire de sa tache sinon de le détruire.        

        La légende prétendait que Vladius avait été le plus grand des     combattants de Sosaria. Son nom était craint et respecté, et lorsqu’il     avait trouvé la mort, au fond du plus sinistre donjon du pays, on avait     fait envoyer une expédition pour ramener son corps. Il avait ensuit été     inhumé dans une crypte en marbre, sur un petite île au sud des terres de     Shamino. Mondain avait mis la main sur le corps et l’avait relevé sous la     forme d’un mort-vivant; à la tête des armées, ce dernier n’avait rien     perdu de ses capacités de combattants, auxquelles il ajoutait à présent     de terrifiants pouvoir magiques. Dupré, Sentri et Geoffrey découvrirent     vite que sa réputation n’était absolument pas usurpée. Vladius se montra     un formidable adversaire, parant les coups des trois hommes qui     l’entouraient avec une insolente facilité, et répondant par de terrible     moulinets de son épée de métal noirâtre et fumant, blessant Sentri à la     jambe et le faisant tomber de cheval. Sentri eut à peine le temps de se     relever en serrant les dents que Vladius était sur lui, frappant vite et précisément,     sans qu’à un seul instant son visage ne se débarrasse de son effroyable     rictus de mort. Sentri parait, sans répit, tandis que Dupré et Geoffrey     tournaient autour du duel en frappant Vladius, qui évitait la plupart des     coups. Mais Dupré s’approcha imprudemment, et le sinistre général porta     un coup surpuissant à son cheval, lequel hennit bruyamment avant de     s’effondrer lourdement. Dupré était coincé sous son cheval, et porta un     regard paniqué autour de lui. Il voyait que les orcs s’étaient pour la     plupart repliés laissant les morts-vivants, à cinq contre un, porter     l’assaut contre les restes des troupes britaniennes. Il voyait des troupes     en déroute, fatiguées, blessées, parfois décimées, reculer de plus en     plus vite sous les coups des morts. Il voyait Lord British, entouré de     mages de moins en moins nombreux, Lançant des sorts surpuissants, parfois     inconnus, et faisant des ravages, hélas insuffisants. Il voyait, enfin,     Vladius lui foncer dessus et lever son épée pour porter le coup fatal, que     Dupre n’avait aucun moyen de parer. Tout semblait perdu.        

        Ce que chacun ignorait, c’est que le sort de la bataille ne se jouait     plus sur le terrain même, mais à plusieurs milliers de kilomètres de là,     dans la salle brillamment éclairée d’un vaste palais de pierre grise. Là,     depuis plus de quatre heures, l’Inconnu convoqué par Lord British et     Mondain se battaient. Aucun des deux hommes ne ressentait la fatigue, tous     leurs sens étaient mobilisés par la lutte. Les murs étaient noircis des     impacts des sortilèges de Mondain, le bouclier de l’Inconnu en avait stoppé     des centaines depuis le début du combat, et lestement, les deux adversaires     tournaient, restant face à face, l’un frappant de son épée, l’autre évitant     les coups pour contre-attaquer par des sorts. L’Inconnu avait porté de     nombreux coups au Magicien, il avait eu la désagréable surprise de voir     les blessures provoquées se refermer instantanément. Il espérait encore     qu’en provoquant une blessure létale, comme une décapitation, Mondain ne     guérirait plus. Mais il ne trouvait pas la faille, et chacun de ses assauts     se soldait par un échec; il devait alors éviter le sort que ne manquait     pas de lui envoyer Mondain et recommencer. Le combat tournait en rond,     chacun des bélligérants le savait, aussi Mondain prit-il l’initiative de     jeter un sort particulièrement puissant. Tandis que l’inconnu portait un     assaut, Mondain se recula précipitamment, rejoignis d’un bond le coin de la     pièce où il commença à réciter ses incantations pour lancer un     formidable projectile. L’Inconnu y vit la faille, il se rua, aussi vite que     ses jambes pouvaient le porter, l’épée levée, baissant dangereusement sa     garde. Puis, Mondain eut fini son incantation, et lança le projectile au     moment précis où la lame de l’Inconnu lui transperçait la gorge. Celui-ci     eut le temps de ramener son bouclier, mais imparfaitement: l’impact fut     foudroyant, et l’inconnu littéralement projeté au centre de la pièce, où     il heurta très durement un trépied d’acier soudé au sol sur lequel était     posé la Gemme d’Immortalité. De son regard embrumé par la douleur,     l’Inconnu vit la chair de Mondain cicatriser rapidement autour de sa lame:     le mage n’était pas mort et l’inconnu était désarmé: tout était perdu.     Mais le choc que le trépied avait subi fit qu’un de ses pieds se brisa,     rompant le fragile équilibre de l’objet, et la Gemme tomba sur le sol.     Lorsqu’elle toucha le sol pour la première fois, le sourire de Mondain fut     remplacé par une expression d’horreur. Puis la Gemme rebondit et toucha le     sol une seconde fois, arrachant un hurlement au mage dément. Enfin, la     course de la Gemme se termina lorsqu’elle heurta un mur. Elle roula alors au     sol et l’Inconnu vit qu’une fêlure y était apparue. Au même moment,     Mondain était à genoux, le visage déformé par la douleur.        

 L’Inconnu     comprit alors le lien qui unissait Mondain et la Gemme d’Immortalité. Il     entreprit de se relever pour se précipiter vers elle, malheureusement le     choc qu’il avait subi le fit chuter lourdement lorsqu’il tenta de se     relever. Au même moment, Mondain tentait lui aussi d’atteindre la gemme, l’épée     de l’Inconnu encore saillante de sa nuque, avec des yeux possédés. Ils     rampèrent aussi vite que leurs force le leur permettaient, jusqu’à ce que     la main gauche de Mondain et la main droite de l’Inconnu s’abattent simultanément     sur la Gemme Noire. Ils se débattirent, dans une lutte où leurs dernières     forces étaient mises à mal, bras contre bras, corps contre corps, chaque     muscle tendu. De sa main droite, Mondain entreprit d’étrangler l’Inconnu.     Son regard n’évoquait plus ni haine, ni folie, ni crainte, il n’évoquait     rien d’humain. L’Inconnu, une main sur la Gemme et l’autre agrippée à     celle de Mondain, sentait sa vie le quitter. Avec la force de l’homme qui     voit la mort face à lui, il réunit ses dernières forces pour soulever la     Gemme, et l’abattre fermement contre le sol. Aussitôt la Gemme éclata en     trois grands fragments et une multitude d’éclats, qui tintèrent à     l’infini, tandis que Mondain, ses plaies de nouveau béantes, se vidait de     son sang à quelque distance de la Gemme qui avait contenu ses pouvoirs et     sa vie. L’inconnu s’effondra sur le sol et soupira. Sa mission était     rempli.        

        Et au moment même où la Gemme explosait, libérant les puissances démentes     accumulées par Mondain, la magie qui animait les créatures mort-vivantes     sur les quatre continents cessa aussitôt d’agir. C’est ainsi qu’à des     milliers de kilomètres de la tour de Mondain, dans une plaine devastée près     de Paws, Dupré vit l’épée de Vladius lui glisser des mains au moment où     elle devait porter le coup fatal, et le même Vladius gémir avant de se     disperser en un nuage de poussière, tandis que s’effondraient squelettes et     zombis devant les troupes de Britannia harassées et ébahis. La même réaction     frappa les troupes orcs, qui comprirent bien vite que la bataille était     perdue et se retirèrent en désordre dans les montagnes pour s’y disperser     à jamais. Le calme retomba brièvement sur les terres, avant que les     vivants ne s’élèvent vers Trammel et Felluca, et que les feux d’incendies     soit remplacés par les feux de joie. Lord British savait que la guerre était     finie. Il ordonna que les corps soient ressuscités au cours des prochains     jours, et tous les mages acceptèrent de bonne grâce cette éprouvante     tache. Durant des journées entières, et surtout des nuits, les citoyens de     Britannia oublièrent leurs craintes, leurs tensions et leurs larmes pour célébrer     dignement la fin de ce que les historiens allaient appeler le Premier Age     des Ténèbres. Et une nuit à son balcon, Lord British envia l’insouciance     de ses sujets. Le royaume, il le savait, était en pleine reconstruction, et     on ne connaissait pas encore la situation dans les autres continents. Qu’était-il     advenu de Shamino? et de l’Inconnu qui avait accepté et réussi la tache     que Lord British lui même avait refusé et sauvé le royaume? Le Roi ne croyait en rien, mais cette nuit là il invoqua toutes les divinités dont il avait souvenance pour prier pour que l’inconnu fut en vie. Derrière les montagnes de l’Echine du Serpent, le soleil s’apprêtait à éclairer une ère nouvelle. De lourds nuages du passé devaient l’obscurcir…