La Vie de Lord British – Livre Second

Chapitre Sept: L’Entre-Deux Ages

    Trois années avaient passé depuis la chute de Mondain et les manifestations de joie qu’elle avait provoqué. Les grands feux étaient éteints depuis bien longtemps désormais, et leurs cendres avaient été balayées par le vent. Lord British, penché à la fenêtre d’un donjon en pleine reconstruction, contemplait à ses pieds la renaissance de Britain, de ses rues, de son ambiance, de ses cris, ignorant par habitude le ballet d’ouvriers et d’artisans qui se déroulait derrière lui. Il repensait aux jours qui avaient suivi la célébration, et à la joie qui s’était emparée de lui et de son peuple; jamais probablement il ne connaîtrait à nouveau semblable expression de liesse. L’Inconnu était reparti, deux jours à peine après la fin des fêtes, car la Terre lui manquait, il avait fait ses adieux à Lord British, ainsi qu’à Dupré avec qui il avait sympathisé au cours des célébrations, découvrant entre autre le légendaire penchant du capitaine de la garde pour l’alcool. Puis il partit comme il était venu, en franchissant la Porte de Lune dans le jardin du château, et lorsque celle-ci eut réintégré le sol et cessé de diffuser sa lueur azurée, Lord British eut comme un pincement au cœur et, pour la première fois, se sentit seul et commença à avoir une certaine nostalgie de la Terre. Puis il réalisa que, captivé par les récits de l’Inconnu, il n’avait tout simplement pas pensé à le remercier, lui qui avait tout bonnement sauvé le royaume! Alors, Lord British s’était retourné et avait contemplé longuement les ruines de son royaume. Un instant il avait hésité en regardant le cercle de pierres puis l’orbe dans sa main, mais il avait pris sa décision désormais: sa place était en Sosaria et nulle part ailleurs, et des vies dépendaient de la sienne. Il regagna son trône et la vie de tous les jours recommença.

    Lord British avait eu beaucoup de temps pour réfléchir durant les trois années de paix. Il savait que les monstres rodaient toujours, que les routes étaient encore peu sûres, et qu’aucune ville n’avait déjà achevé sa reconstruction. Il avait compris que le mal instauré par Mondain perdurerait certainement plusieurs décennies avant de disparaître. C’est pourquoi dès cette époque il pensa à contacter les seigneurs des autres continents afin de leur proposer de forger un front commun au cas où un nouvel agresseur viendrait à apparaître. Mais les seigneurs étaient toujours engagés dans de sanglantes guerres civiles et n’apportaient aucun crédit aux projets de Lord British. Le jeune roi était le seul à être parvenu à unifier un continent entier sous son autorité, et à y asseoir sans discussions son pouvoir. La récente victoire l’avait même amené à occuper dans le cœur de ses sujets une place que n’aurait pas put occuper un dieu. Même Shamino, le sage Shamino lui-même qui avait, pour ainsi dire, tout appris à British de la vie en Sosaria, affrontait la colère de son peuple et la concurrence de nombreux seigneurs sur ses terres. Chargé d’amertume, il en avait longuement parlé avec Lord British, une nuit au château. Il avait parlé de reprendre sa vie de rôdeur, et à cet instant le roi avait su dans son cœur qu’il aurait tout donné pour retourner sur les chemins de l’aventure avec son vieil ami, mais le temps des voyages était révolu, aussi s’était-il tut, et les deux amis avaient passé une bien triste soirée.

   Ainsi continua la vie durant trois ans. La terre commençait à peine à guérir ses blessures, et Lord British pensait enfin trouver la paix intérieure. Une forme de routine s’installa, et passé ses premiers doutes, le jeune British réalisa que sa vie lui plaisait, et que quelles que furent les responsabilités il n’échangerait finalement sa place pour rien au monde. Les choses allaient mieux à présent, et le roi songeait même à organiser une fête somptueuse, comme Sosaria en avait rarement vu, pour le quatrième anniversaire de la défaite de Mondain, lorsque se produisit un évènement qui frappa durablement le monarque. Un matin, le jeune roi marchait dans les jardins royaux, conversant avec Dupré qui, depuis plusieurs mois, ne le quittait plus d’un pas. Ils étaient en train de discuter au sujet des préparatifs de la grande fête, et ils débordaient d’enthousiasme, quand, dépassant le cercle de pierre, Lord British reconnut le son cristallin caractéristique d’une Porte de Lune s’élevant. Son regard croisa furtivement celui de Dupré, et en un éclair la même idée leur avait traversé l’esprit: l’Inconnu était de retour! Mais lorsqu’ils se retournèrent… Ils restèrent ébahis, et c’était un spectacle étrange que d’observer ces deux hommes qui avaient affrontés les pires danger que ce monde avait à offrir pour rester sans voix devant une simple Porte de Lune. Les deux hommes, se retournant, s’étaient attendus à voir une Porte bleue, du même bleu azur que celle qui, bien des années plus tôt, avait amené British en Sosaria. Mais sa couleur était d’un argent pur et brillant, et nul ne pouvait encore comprendre ce que cela signifiait. Les deux hommes reprirent rapidement leurs esprits, et Dupré, assurant son rôle, se plaça entre Lord British et la Porte, avec la main sur la garde de son épée. La Porte tremblait, et elle était sur le point de disparaître quand une forme en sortit, torturée et méconnaissable, avant de s’effondrer aux pieds de Dupré, la main tendue comme pour saisir une invisible poignée. Et Lord British eut un frisson d’horreur, de ceux qui ne vous parcourent qu’une seule fois dans toute votre existence, lorsqu’il reconnut le corps qui gisait au sol dans une indescriptible attitude de souffrance: ce corps était le sien, plus âgé et couvert de sang, et ses propres yeux le fixaient du regard des morts. C’était impossible et pourtant c’était le cas: Lord British voyait sa propre mort, là, à quelques centimètres à peine de lui. Dupré regarda son roi derrière lui pour vérifier qu’il n’était pas devenu fou. Visiblement choqué, son regard allait du cadavre à Lord British, mais ses yeux ne le trahissaient pas, son souverain était à la fois vivant, ébahi, à ses côtés, et mort, torturé à ses pieds. Puis la porte de referma, laissant les deux hommes dans un silence stupéfait qu’ils allaient mettre plus d’un quart d’heure à rompre. Lord British ne concentrait sa pensée que sur un seul point, un seul mot, échappé en un râle de la bouche du gisant avant qu’il ne rende définitivement l’âme: “Minax”.

    Le soir même, Lord British fit annuler tous les préparatifs de la fête et restaura toutes les consignes de sécurité, couvre-feu compris. Il plaça toute la garde en état d’alerte et veilla jusqu’à tard le soir pour s’assurer personnellement que tous ses ordres avaient bien été suivis à la lettre. Lorsqu’il se senti trop fatigué pour aller plus loin, il monta dans ses quartiers et donna l’ordre que personne ne l’y dérange. Puis il se laissa tomber sur son fauteuil, passa sa main sur ses yeux et, à sa grande surprise se mit à pleurer. En bas, le palais s’affairait et la panique gagnait les hommes, la paix était-elle définitivement abandonnée? Personne, pas même British lui-même, ne savait exactement à quoi s’attendre, mais la contrée toute entière était désormais en état de siège, et la population inquiète mais résignée se préparait à affronter un deuxième Age des Ténèbres.

 

Chapitre Huit: L’Avènement du Deuxième Age des Ténèbres

    Britannia n’eut pas à se réfugier dans l’attente très longtemps. Cinq jours à peine après l’incident dont avait été victime Lord British, des témoignages semblables affluèrent de toute la contrée. Partout les visions étaient les mêmes: d’étranges Portes de Lune argentées jaillissaient des monstres par légions entières, à la consternation générale. Les récits de pillages se multipliaient un peu partout, et à chaque heure quelque nouveau messager venait apporter au roi l’annonce d’un nouvel exode. Lord British ne s’était jamais senti aussi abattu: Il conservait encore quelque secret espoir que toute cette affaire ne fût qu’un cauchemar dont il devait bientôt se réveiller. Mais quand ses commandants d’armées vinrent lui rapporter qu’ils avaient eu à se battre jusqu’aux portes même de la capitale, le jeune roi se reprit et prit en charge la défense de la cité et l’accueil des émigrants qui avaient survécu au périlleux voyage vers le seul endroit qu’ils estimaient sûr. Des camps improvisés s’étaient spontanément formés un peu partout dans Britain pour les accueillir, tandis que la garde prenait place sur les remparts en attente d’un siège qui tardait à venir. Toute la flotte militaire avait été regroupée au port, en attente d’ordres, et on comptait sur elle pour assurer la sécurité des bateaux de pêche qui nourriraient certainement une bonne partie de la ville si la nouvelle armée des ténèbres venait à investir  les champs et les élevages. Tout cela ne s’était fait qu’en quelque jours, et Lord British réalisa, stupéfait, qu’il n’avait jamais connu guerre qui le plaça dans une situation aussi critique en un laps de temps si court. Il savait aussi que passés les premiers instants d’affairement et d’angoisse, la population se laisserait vite gagner au découragement car nul n’avait compté affronter pareille menace moins de quatre ans après la destruction d’un mal qui avait déjà failli mener le monde à sa perte.

    Les jours qui suivirent furent plus sombres encore. Les monstres, qui continuaient à s’évader des portails argentés, toujours plus nombreux, circulaient librement dans le royaume, dévastant et pillant les communautés isolées mais évitant soigneusement les villes trop bien gardées et les places fortes. Au sein des villes, la tension grimpait d’heure en heure, aggravée encore par un rationnement rendu obligatoire par l’arrivée des émigrants.

Le royaume menaçait d’imploser, et Lord British, au sommet du donjon de son château, ne trouvait plus le sommeil. Surmontant sa peur, il avait étudié le cadavre qui était venu s’affaler près de lui en sortant de la Porte de Lune lors de sa promenade avec Dupré. Aucun doute ne subsistait: c’était bien lui, Lord British, encore en tenu d’apparat et sensiblement plus âgé, qui était mort ce jour-là. Le cadavre était marqué de grandes traces de griffes et de crocs qui ne pouvaient venir d’un seul animal, ou monstre, quoi que ce fût. Le roi en tira la conclusion que le mort, lui en l’occurrence, avait été submergé par l’assaut de plusieurs créatures particulièrement féroces.

    Il en discuta avec Dupré à plusieurs reprises, après avoir finalement fait brûler le corps et demandé que l’on garde le plus grand secret sur cette affaire. Les deux hommes aboutissaient au même résultat: la Porte argentée qu’ils avaient aperçu tous deux ce jour là, et qui depuis était apparue en de multiples exemplaires au moins sur ce continent, servait à voyager dans le temps. C’était la seule façon d’expliquer le “dédoublement” de Lord British et le fait que le cadavre paraissait plus vieux. Ce qui signifiait donc également que les monstres qui s’échappaient par dizaines de ces mêmes Portes provenaient très probablement d’une autre époque, passée ou future, de Sosaria. C’étaient là des conclusions alarmantes, d’autant que nul ne pouvait imaginer un moyen de faire disparaître les Portes argentées, et que le seul spécialiste que Lord British eut connu en matière de Portes de Lunes était mort bien des années avant de la main même du responsable du premier Age des Ténèbres. Pour la millième fois, Lord British maudit le jour où il avait cherché à revenir sur Terre, et qui lui avait valu de perdre Malcorn, et presque sa vie et son royaume. En attendant, il devait consacrer son temps à faire en sorte que la population en meure pas de faim ni ne s’abandonne au désespoir.

    Durant tout ce temps, la Porte de Lune du château ne s’était pas relevée, ce qui était une chance car si les monstres en avaient jailli, il aurait été extrêmement difficile de les empêcher d’accéder au château et à la ville. Lord British s’en étonna, et se demanda pourquoi nul adversaire ne venait par cette porte. Sa réflexion l’amena à se souvenir que c’était Malcorn qui avait crée ce cercle de pierres, et que depuis sa création nul autre personne que le roi lui-même ne s’en était servi : Lord British n’avait emprunté cette porte que pour se rendre sur terre, encore ne l’avait-il fait qu’une seule fois. Peut-être y avait-il quelque magie en ce cercle qui faisait que la Porte de Lune qui en jaillissait ne pouvait être empruntée que par le roi – hypothèse confirmée par le fait que la seule fois où la porte de Lune s’était relevée, c’était encore Lord British qui en était sorti – ou bien la Porte de Lune ne pouvait être utilisée que pour voyager depuis Britannia vers la Terre et vice-versa. Cette seconde hypothèse était tout particulièrement inquiétante, car elle aurait voulu dire que lorsque Lord British, agonisant, en était sorti pour venir mourir aux pieds de Dupré, il venait de la Terre. Était-il possible que la Terre fût sujette elle aussi à des attaques de monstres ? C’étaient là trop de questions pour Lord British, aussi les laissa t-il en suspens pour se concentrer sur la défense de son royaume.

    Il était d’ailleurs en train d’étudier une carte de la région, quatre jours plus tard, afin de mener une expédition extra muros, quand il entendit du bruit dans la halle, en bas. Son sang ne fît qu’un tour lorsque, se penchant vers la fenêtre pour observer la cour intérieure, Lord British s’aperçût qu’une bande d’orcs avaient parvenu à pénétrer dans l’enceinte du palais! Ils avaient dû parvenir à contourner la sécurité des murailles, car ils n’étaient qu’une dizaine, mais la quasi-totalité de la garde du château avait été déplacée vers l’enceinte de Britain, et les orcs risquaient de provoquer de gros dégâts. Lord British dévala les escaliers du donjon, en proie à une sainte colère: C’était la première fois que, lui présent, des monstres parvenaient à l’intérieur de son château. En arrivant dans la partie inférieure de la tour, les bruits étaient plus distincts: on entendait les grognements des orcs, quelques hurlement, et le bruit du fer rencontrant le fer. Il y avait un combat, et le roi craignit pour la vie de ses valets. Arrivant en trombe dans la halle, prêt à mater l’intrusion, Lord British resta stupide: neuf orcs sans vie se tenaient dans des positions torturées sur le sol froid de la halle. A leur côté, debout, était un homme habillé simplement de vêtements désormais recouverts du sang noir des orcs, et dans sa main était une épée luisante dont le tranchant goûtait encore du même sang noir. Entendant Lord British arriver, il se retourna vers lui et, le reconnaissant, lui sourit avec une expression tranquille. Lord British resta bouche bée, et finalement se senti submergé d’une telle émotion qu’il failli en pleurer, car devant lui se tenait l’Inconnu qui quatre ans auparavant avait sauvé son royaume. Les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sans pouvoir cesser de rire, sans même qu’ils sachent pourquoi. Lord British n’avait discuté qu’une nuit avec l’Inconnu, et pourtant il le regarda comme s’il apercevait un ami qu’il n’aurait pas vu depuis quinze ans. Toujours riant, Lord British regarda encore l’Inconnu comme pour s’assurer définitivement que sa raison ne l’avait pas quitté, puis il dit:

” Ah, mon champion! Mon ami! Longtemps j’ai espéré ta venue mais je n’osais te prévenir, je ne savais si je devais te ramener vers le danger… Et maintenant, tu te tiens devant moi, je peux à peine y croire!” le roi était si fébrile qu’il bégayait. Il répéta: ” Je peux à peine y croire… tu es là… Je veux dire, tu es là pour nous aider, n’est-ce pas? Tu es venu nous aider à sauver Sosaria, n’est-ce pas vrai?”

 L’Inconnu eut un sourire énigmatique, puis il répondit calmement:

” En fait, mon roi, j’avais surtout espéré que vous pourriez m’aider à sauver la Terre.”

Et son sourire s’effaça. Celui de Lord British aussi.